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The (Wo)man of the Future. Chris Korda
Poitiers, Confort moderne (10 juin-28 août 2022)
publié le jeudi 15 décembre 2022

Apocalypse … now

par Anita Lindskog
Jeune Cinéma en ligne directe


 


Cet été 2022, à Poitiers, du 10 juin au 28 août 2022, le Confort Moderne (1) a mis à l’honneur Chris Korda (2) et son collectif d’artistes activistes The Church of Euthanasia-CoE (3), dans une vaste exposition / retrospective intitulée The (Wo)man of the future (référence à un des morceaux de l’artiste).

Petite nièce des cinéastes et producteurs hongrois Alexander et Zoltan Korda, fille de l’écrivain Michael Korda, Chris Korda est une activiste américaine, musicienne et pionnière de la techno expérimentale, codeuse geek, chercheuse, transgenre, végane, érudite…


 

En 1992, elle co-fonde avec ses deux acolytes Pastor Kim et Vermin X, The Church Of Euthanasia-CoE, culte dûment enregistré dans l’État du Delaware (les avantages fiscaux pour les églises y sont très lucratifs) qui à l’origine, s’appelait Children of The Plague (Les Enfants du Fléau). Elle en devient la Révérende. Au même moment, aux États-Unis, les chrétiens évangéliques œuvraient pour une fusion de l’Église et de l’État, de la science avec la foi, faisant fi du progrès social. Ce culte militant en forme d’Église, prêche, de façon toujours paradoxale, drôle et outrageante, quatre piliers : la non-procréation, le cannibalisme, la sodomie, le suicide et l’avortement. Il avertit que seuls la fin de la procréation et l’enraiement de l’humanité peuvent éviter le désastre écologique.


 


 

Au Confort Moderne, l’exposition proposait deux parties selon des espaces contrastées, sorte de mises en miroirs inversés. L’une, mettant en scène un présent dévasté était consacrée aux activités de la CoE. L’autre, ouvrant un univers flamboyant vers un futur post-humain valorisait le travail artistique et musical de Chris Korda.


 

Après avoir franchi le seuil connecté sur un compteur de population humaine mondiale (la CoE établit le décompte sur son site), tel un couperet fatidique, l’exposition offrait une déambulation dans l’ambiance funèbre d’une humanité éteinte, entre bannières et pancartes abandonnées au sol et mannequins sans vie. En guise d’avertissement, une immense banderole tendue au travers d’un hangar, comportait cette inscription : Save the Planet - Kill Yourself (Sauvez la planète - Tuez-vous). Ce slogan, décliné partout par la CoE, a donné lieu à un légendaire auto-collant produit à centaines de milliers d’exemplaires entre 1997 et 1998.


 


 

Les archives vidéos de l’Église permettaient de visionner les multiples actions menées dans l’espace public devenu son terrain de jeu favori. Ainsi, les images de manifestations devant des cliniques pratiquant l’avortement face aux militants pro-vie, la participation au légendaire Jerry Springer Show (pape de la télé poubelle), les happenings, la production effrénée de slogans tels Eat the People not Animals (Mangez des humains pas des animaux), Thank you for not Breeding (Merci de ne pas vous reproduire), Make Love not Babies (Faites l’amour pas des bébés), Peace, Love and Sterility (Paix, amour et stérilité)... témoignent d’un activisme débordant.


 


 

L’inspiration convoque un héritage dadaïste pour le paradoxe permanent, les Zap d’Act Up, la culture jamming pour les sabotages et détournements culturels, la lutte du droit des femmes et des minorités sexuelles. L’esthétisme rappelle les films de John Waters (4).


 

Il ressort de ces vidéos d’archives un passionnant travail de confrontation totalement transgressif. Pas transgressif dans sa portée provocatrice évidente, mais parce qu’il est en phase avec l’idée dadaïste selon laquelle le paradoxe est le seul antidote à la pensée totalitaire, pointant ainsi les limites des logiques actuelles. C’est la raison pour laquelle Chris Korda a crée un mouvement fondé par des hommes pour dénoncer l’Homme. Et ce qui rend toute cette activité si pertinente, c’est qu’elle cible la politique de l’individualisme libéral en reliant les problématiques entre elles, depuis les effets dévastateurs de la crise climatique, au consumérisme le plus aliéné. La CoE s’attaque à l’arrogance de l’individualisme extrême des sociétés capitalistes. Le monde tourne autour de moi illustre ce constat dans le morceau Six Billion Humans Can’t Be Wrong (Six milliards d’humains ne peuvent pas avoir tort, 1999) de Chris Korda & CoE tiré de l’album éponyme.


 


 

La seconde partie de l’exposition, éclatante de couleurs, célébrait le post-humain au travers de la musique expérimentale de Chris Korda et de certaines de ses réalisations et de ses albums. La projection psychédélique de Al Fasawz (2015), paysage sonore méditatif reproduisant le bruit des vagues sur la plage de Rockport réalisée avec le logiciel Triplight conçu par Chris Korda, rappelle les orgues lumineux du début du 20e siècle de Thomas Wilfred (5). Celui-ci voyait du spirituel dans l’innovation scientifique et les phénomènes cosmiques. Polymeter, logiciel de composition de musique créé également par Chris Korda appartient à une nouvelle génération d’algorithmes. Il ressemble à des planètes en orbite. Il permet à des motifs sonores similaires et non répétitifs de tourner en boucle, ce qui n’était pas possible dans les enregistrements analogiques réalisés par Steve Reich. Par exemple. Plasmagon (2015) est une pièce chorale par ordinateur entièrement a capella dont les modulations sonores - sans attaques ni failles - sont impossibles à reproduire pour des chanteurs humains.


 

Cette collaboration avec les machines (pas que dans le domaine musical, comme en témoignent ses sublimes sculptures virtuelles abstraites) prend aujourd’hui tout son sens. C’est une nouvelle forme d’humanité qui doit voir le jour. Depuis 1993, outre l’expérimentation musicale et synthétique, Chris Korda a toujours emprunté la musique techno pour faire passer des messages publicitaires anti-capitalistes, critiquer l’hédonisme dans des tubes électro, ou parodier les activistes qui se proclament pro-vie seulement lorsque celle-ci exclut les gays, les pauvres ou les non-humains.


 


 

Dans son album, Apologize To The Future (6), Chris Korda annonce un monde post-humain. Sa voix froide et synthétique sur le morceau éponyme nous ordonne de présenter nos excuses à nos enfants pour la misère qu’ils endureront. Et c’est sur un autre morceau emblématique de l’album intitulé Overshoot (Dépassement), dont les paroles [...] My future’s on the line / Overshoot / While you shop and dine / Overshoot / The end begins / Overshoot / No one wins […] s’égrainent sur des bandeaux de photos apocalyptiques de fin du monde, que se ponctuait la rétrospective.


 

En explorant la carrière de Chris Korda, cette exposition unique a souligné le caractère éthique et respectueux de la vie dans l’ampleur du travail accompli depuis trente années. Car un projet qui promeut de tels slogans ne peut que s’intéresser profondément à l’humain. Il n’en fait justement pas une cause perdue, sinon pourquoi militer aussi intensément ? La démarche proposée exige de s’affronter à la réalité en impliquant le futur et le présent, d’apporter de la négation afin de repousser les limites des logiques de pensées et de faire, de regarder plus loin, de changer nos habitudes, et au-delà de nous soulever afin de retrouver la vraie bonté.

Anita Lindskog
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Le centre d’art contemporain Le Confort Moderne est une association Loi 1901 créée en 1985.

2. Cf. Le site officiel de Chris Korda.
Cf. aussi son entretien avec Quentin Grosset dans Trax Magazine (juin 2022).

3. Le site de la CoE.

4. Le cinéaste John Waters, né le 22 avril 1946 à Baltimore, a connu la notoriété par ses films trash, dont 9 avec Divine (1945-1988), alias Harris Glenn Milstead, icône du cinéma underground. On lui doit notamment Pink Flamingos (1972), qui fait partie de la collection permanente du MoMA. Il est l’auteur d’un ouvrage, présenté sur Jeune Cinéma  : John Waters, M. Je-sais-tout. Conseils impurs d’un vieux dégueulasse (2021).

5. L’artiste cinétique Thomas Wilfred (1889-1968) est surtout connu pour son art de la lumière. Cf. Keely Orgeman, éd., Lumia : Thomas Wilfred and the Art of Light, Yale University Press, 2017.

6. Apologize to the Future (2020).



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