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Vengeance d’une femme (la) (1990)
de Jacques Doillon
publié le mercredi 20 avril 2022

par Anne Kieffer
Jeune Cinéma n°200, mars 1990

Sélection officielle de la Berlinale 1990

Sorties les mercredis 10 janvier 1990 et 20 avril 2022


 


Librement adapté de L’Éternel mari de Dostoievski, La Vengeance d’une femme ressemble à une battue où Cécile (l’épouse) traque Zuzy (l’ex-maîtresse) de son mari mort dans un accident de voiture, suicide déguisé dont elle serait la cause. Pour avoir aimé André (mari ou amant), deux femmes s’affrontent, se blessent et s’entredéchirent. Cécile (Isabelle Huppert) blonde, pincée et cérébrale mène le jeu. Pas à pas, elle prend possession de Suzy (Béatrice Dalle) brune, pulpeuse, émotive à fleur de peau et un tantinet cruche. Telle une araignée, Cécile tisse sa toile, y attire Suzy et l’y emprisonne. Comble de la cruauté, elle ne lui assène pas le coup fatal mais l’amène à se donner la mort. L’acte expiatoire ayant eu lieu, Cécile disparaît vers d’autres horizons.


 

Discrètement présente dès Les Doigts dans la tête, (1) la jalousie féminine hante l’œuvre de Jacques Doillon. Ici, elle est sujet et pivot du film. On y retrouve les accents de violence et de souffrance des protagonistes de La Femme qui pleure, (2) et de La Tentation d’Isabelle, mais la mise à nu des sentiments se transforme en une dissection encore plus implacable et paroxystique de la jalousie. Obsédée par le désir et par la crainte d’entendre de la bouche de Suzy, l’amour fou de son mari pour sa maîtresse, Cécile, arrogante et anxieuse, s’abuse de certitudes. Par de lents et méthodiques interrogatoires, elle harcèle Suzy de questions, la torture à petit feu et lui prouve sa culpabilité. L’élimination physique de la rivale par la femme jalouse (fantasme inavouable) prend forme et devient l’aboutissement de la folie machiavélique et du délire labyrinthique fortement masochiste de Cécile.


 


 

Film intimiste, La Vengeance d’une femme se déroule dans le huis clos de chambres d’hôtel et d’appartements étroits. Peu d’échappées sur l’extérieur en dehors des plans de rue raccordant les allées et venues de Cécile et de Suzy de leur hôtel à l’appartement inhabité d’André. Sobriété du décor intérieur où se déplacent en mouvements lents les comédiens selon les obligations et les nécessités des dialogues. Comme à l’accoutumée, Jacques Doillon joue de l’exiguïté de l’espace générateur d’émotions. Les personnages, dans un premier temps, s’y évitent, s’y effleurent et, finalement, s’y agressent. Les tensions naissent, les cris plus que les chuchotements montent et les éclats de voix et les pleurs se cognent aux murs et emplissent l’espace.


 


 

Sur un scénario co-écrit avec Jean-François Goyet, Jacques Doillon comme à son habitude, par un long travail avec ses acteurs, ici avec Isabelle Huppert et Béatrice Dalle, règle au millimètre près sa mise en scène. De longs plans-séquences restituent le suspense du projet diabolique d’une femme vengeresse, et des gros plans traquent son visage, scrutent celui de sa victime et restituent l’intensité de leurs émotions. Le filmage de La Vengeance d’une femme n’innove pas, il confirme la maîtrise d’un grand cinéaste. Le duo Huppert-Dalle fascine. Et pourtant, le film déclenche un malaise dû à la direction trop présente du metteur en scène. On sent à tout instant l’invisible présence d’un chef d’orchestre ou d’un souffleur dans l’ombre de ces deux femmes qui jouent à se détruire. Ce plaisir et cette jouissance indisposent parce qu’ils frôlent l’exercice de style.

Anne Kieffer
Jeune Cinéma n°200, mars 1990

1. Les Doigts dans la tête de Jacques Doillon (1974).

2. La Femme qui pleure de Jacques Doillon (1978).


La Vengeance d’une femme. Réal : Jacques Doillon ; sc et dial : J.D. & Jean-François Goyet ; ph : Patrick Blossier : mont : Catherine Quesemand. Int : Isabelle Huppert, Béatrice Dalle, Jean-Louis Murat, Laurence Côte, Sebastian Roché (France, 1990, 133 mn).



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