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Cri du sorcier (le) (1978)
de Jerzy Skolimowski
publié le mardi 27 janvier 2015

par Jean Delmas
Jeune Cinéma n°116, février 1979

Sélection officielle du festival de Cannes 1978
Grand Prix du jury

Sorties les mercredis 13 décembre 1978 et 28 janvier 2015


 


Aucun cinéaste, sans doute, n’a investi jamais autant investi sa personnalité dans ses films que Jerzy Skolimowski : une personnalité à la fois impatiente et opiniâtre, rebelle, insolente.

À 21 ans, appelé à collaborer au scénario des Innocents Charmeurs, il s’appropriait le thème au point que Wajda en arrivait à ne plus se reconnaître dans son film. (1).
À 26 ans, il sortait de l’école de cinéma, non pas comme ses condisciples avec un court métrage de diplôme, mais avec un long métrage tout prêt Signe particulier : néant (1964). Pour lequel il avait prémédité et appareillé tous ses exercices d’école, et où, déjà, il refusait de rien "respecter" - même pas (ou surtout pas) l’invalide de guerre.
Un peu plus tard, il quittait le pays en y laissant un Haut les mains ! assez bousculeur pour rester encore aujourd’hui dans ses boites (2).


 

Émigré, déraciné - et Dieu sait combien il est polonais ! - il tournait en Italie (en se jouant et sans attacher grande importance à une production assez alimentaire) un film où il faisait une figure de jeu de massacre d’un Napoléon un peu intouchable pour les Français (et encore plus pour les Polonais), au point que jusqu’à maintenant, personne ne s’est risqué à le montrer en France (3).
Est venu ensuite le succès de Deep End. Puis la catastrophe de Roi, dame, valet, un film dont il attendait beaucoup. Il a ressenti l’échec si douloureusement qu’à la conférence de presse de Cannes, comme quelqu’un amorçait le parallèle (aussi rituel que saugrenu) Skolimowski-Polanski, il répondait seulement, levant puis abaissant le pouce : "La différence, c’est que Polanski, c’est ça. Et moi, ça". (4) Ensuite, il y a eu une retraite de quatre ou cinq années en Pologne. Une légende, qui courait alors à Varsovie, disait qu’il s’était acheté un morceau de terre et un cheval et qu’on pourrait le trouver, quelque part dans la campagne, derrière une charrue.


 

Le boxeur (puisqu’il aimait s’imaginer comme tel) remonte aujourd’hui sur le ring mais, cette fois, en ayant calculé ses coups pour gagner, c’est-à-dire en n’engageant rien de lui-même, sinon son savoir-faire - qui est grand.

Le sujet du Cri du sorcier ne lui appartient pas. C’est une courte nouvelle de Robert Graves que lui-même qualifie de "plutôt faible". (5) Le film tourne autour du don prodigieux d’un homme dont le cri est capable de tuer à une lieue à la ronde. L’homme au cri, avec un incroyable culot, s’introduit en tiers dans la maison d’un très paisible couple britannique trop hospitalier et le disloque par la fascination qu’il exerce sur la femme.


 

Pas de second niveau, semble-t-il : ni psychologique (ce pourrait être la malédiction que représente ce don pour qu’il a reçu), ni anthropologique (puisque ce cri relève, paraît-il, de la magie aborigène d’Australie, et on songe aux perspectives que Peter Weir, dans The Last Wave ouvre derrière cette magie). Simplement une histoire bien racontée - et même brillamment racontée. Assez manifestement, Skolimowski n’y croit pas, et nul n’a besoin d’y croire, puisque à l’exemple de Caligari, elle intervient en flash back, à partir d’une rencontre, des années plus tard, dans un asile d’aliénés.


 


 

La grande habileté consiste sans doute à avoir introduit le fantastique dans un cadre intimiste, qui est une de ses voies de renouvellement, mais sans pour autant se priver des grands moyens auxquels tiennent les spectateurs attitrés du genre. C’est ce qu’avait fait, par exemple, Christian de Challonge dans L’Alliance, ce qui avait abouti à un quasi échec commercial.


 

La démonstration du pouvoir du "cri" est impressionnante.
Dans un vaste paysage maritime inhabité (comme pour l’essai par l’armée d’une nouvelle arme) le témoin, préservé par les boules Quiès dont il a cuirassé ses oreilles, peut dénombrer les cadavres de moutons qui jonchent le terrain.
Le cri lui-même, traité en "dolby" stéréophonique, permet de créer un "climat sensoriel spécial" auquel l’auteur dit s’intéresser : "J’ai fait une projection, et une fois le film terminé, en rallumant les lumières juste après le cri, j’ai constaté que la puissance de ce son avait causé à mon public un choc incroyable" (6)


 


 

Triste boxeur en vérité, celui qui ne compterait que sur des "directs" de ce type.
Mais il y a des moments sans doute dans lesquels la carrière d’un boxeur - ou d’une cinéaste - exige de passer par là.
À propos du Cri du sorcier, Skolimowski revient sur un écrit de jeunesse qu’il citait déjà à l’occasion de ses premiers films (7) : "Je ne sais pas pourquoi je suis venu ici. Peut-être, après de longues années, chercher un semblant de jeunesse, peut-être l’amour. La main sur la gorge, il veut tout réparer et il redresse… son nœud de cravate".

On est tout d’abord affligé de voir un homme de sa valeur ressasser indéfiniment ses boutades de collégien. Et puis, à la réflexion… cette boutade voulait sans doute être une réponse (plutôt énigmatique) à la question : "Quand cesse-t-on d’être jeune ?". Après cinq longues années de retraite, c’est sans doute une question qui, sérieusement, se pose à lui.


 

Aujourd’hui, pour se présenter à nouveau "dans le monde", il redresse ce nœud de cravate qui sied mal au boxeur.
Le succès presque assuré de ce film anonyme et bien fait - de ce film nécessaire - nous vaudra sans doute de retrouver, au-delà, Skolimowski, un Skolimowski de la maturité, différent et pourtant semblable à lui-même, engageant à nouveau tout ce qu’il est dans tout ce qu’il fait - boxeur peut-être mais boxeur fragile, obsédé par sa fragilité, et qui sait bien que sa force n’est pas dans ses poings, mais dans son intelligence (8).

Jean Delmas
Jeune Cinéma n° 116 février 1979

1. Cf. "Jerzy Skolimowski par Jerzy Skolimowski", à propos des Innocents Charmeurs Jeune Cinéma n°1, septembre-octobre 1964.

2. Réalisé en 1967, et censuré comme anti-stalinien, Haut les mains ! (Ręce do góry) est sorti en 1981.

3. Il s’agit des Aventures du brigadier Gérard (The Adventures of Gerard) (1970).

4. Deep End date de 1970. Roi, Dame, Valet (King, Queen, Knave) date de 1972.

5. Robert Graves (1895-1985), poète et romancier britannique. The Shout date de 1929 (London : Mathews & Marrot), paru en français sous le titre Le Cri et autres nouvelles anglaises, Toulouse, Éditions Ombres, 1995.

6. Entretien avec Claire Clouzot, in Le Matin, 8 janvier 1979.

7. "Jerzy Skolimowski par Jerzy Skolimowski" in Jeune Cinéma n°1, septembre-octobre 1964.

8. Jean Delmas, qui mourut l’année suivante, en 1979, avait vu juste. Skolimowski a réalisé par la suite des films importants parmi lesquels Travail au noir (1982), Le Bateau-phare (1986) ou Quatre Nuits avec Anna (2008).


Le Cri du sorcier (The Shout). Réal : Jerzy Skolimowski ; sc : JS et Michael Austin ; mu : Tony Banks, Rupert Hine et Mike Rutherford ; ph : Mike Molloy ; mont : Barrie Vince. Int : Alan Bates, Susannah York, John Hurt, Robert Stephens, Tim Curry (Grande-Bretagne, 1978, 86 mn).



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