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Cannes 2017. Panorama-Bilan
Cannes 70e édition (17-28 mai 2017)
publié le mercredi 5 juillet 2017

Festival de Cannes 2017, 70e édition (17-28 mai 2017)

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°381, été 2017

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Voir aussi les sections parallèles :
* Semaine de la critique
* Quinzaine des réalisateurs
* ACID



Il fallait au moins être en orbite dans l’espace, et encore, pour ne pas savoir que le Festival fêtait sa soixante-dixième édition (et non pas son anniversaire, événement qui revient à date fixe, celle du jour de naissance ; or, le festival est né le 20 septembre 1946 et ne se situe en mai que depuis 1957).
Édition historique saluée avec l’éclat nécessaire, mais sans les excès, paillettes et feu d’artifices, que l’on aurait pu craindre. La grande célébration du mardi 23 mai 2017, d’après ce qu’on a pu en capter à la télévision, était somptueuse mais de bon goût. Tous les gens de cinéma qui y participaient le méritaient, chacun, nouvelle ministre de la Culture en tête, semblait heureux de faire partie de cet orchestre inégalable. On les comprend. Il n’est jamais désagréable d’être assis sur le toit du monde, et la catégorie debordienne du spectaculaire concentré, même lorsque l’on n’en est qu’une parcelle, ne manque pas d’attrait.

Ce n’est pas la faute du 70e, ni du Festival lui-même, mais les conditions offertes aux professionnels, journalistes, acheteurs, vendeurs ou simples cinéphiles badgés, étaient cette année difficiles. L’application stricte du plan Vigipirate (survitaminé en cours de semaine par l’attentat de Manchester) qui contraignait chaque visiteur du Palais à subir autant de contrôles que lors d’un embarquement pour New York a multiplié l’attente à chaque nouvelle entrée. Sans pour autant limiter vraiment les risques : un kamikaze, au cœur du millier de spectateurs faisant la queue une heure durant devant la salle Debussy (donc avant les contrôles), était assuré de réussir son carnage. Par bonheur, la foule des passants était débonnaire, mais on peut imaginer les dégâts que le moindre mouvement collectif de panique aurait pu déclencher. L’ambiance générale, hors tapis rouge, s’en ressentait un peu ; il faut, sans doute aucun, se résoudre désormais à ces nouvelles conditions.

Et le cinéma dans tout ça ?
Il était là, partout, aussi nombreux que d’habitude, toujours aussi chargé d’espoirs, même si les découvertes ont été en définitive assez courtes. On aurait souhaité, pour ce millésime rond, des sélections inoubliables et un impeccable palmarès. Ni les unes ni l’autre ne seront mémorables.
Non que la compétition ou les autres sections aient été particulièrement criticables. Ce qui a manqué, au Palais et ailleurs, ce sont des films hors normes, qui vous explosent au visage, et, laurés ou pas, permettent de dater un festival.
Lorsque l’on parcourt Ces années-là, (1) l’ouvrage publié à l’occasion de ce 70e, qui revient dans le détail sur chaque édition depuis 1946, on ne peut que constater que quelque chose s’est perdu en route.
Certes, on ne peut pas avoir tous les ans La dolce vita et L’avventura, comme en 1960, ou MASH, Drame de la jalousie, Tristana et Les Choses de la vie, comme en 1970, et la fabrication de chefs-d’œuvre ne se décrète pas. Pour construire de la mythologie (autre que celle de la montée des marches), le festival a besoin de films, sous peine de n’être qu’un défilé de personnalités parfois incertaines. Or, si la production, française et autre, n’a jamais été aussi proliférante - on s’en rend compte par l’accroissement annuel des titres proposés à la sélection -, la qualité ou l’intérêt ne sont pas garantis en proportion.

La critique, en général, a jugé la compétition officielle sans grand relief.
C’est souvent la posture adoptée par la presse spécialisée, qui lui permet d’habitude d’affirmer que les événements se passent ailleurs, à la Quinzaine des Réalisateurs, par exemple.
Or, cette année, même la sélection de la Quinzaine n’a pas créé de rumeurs imprévues et aucun titre n’est sorti du lot : les meilleurs films récompensés (prix SACD) ayant été L’Amant d’un jour de Philippe Garrel et Un beau soleil intérieur de Claire Denis, à savoir le ressassement infini pour l’un et l’enfilade de saynètes amorphes pour l’autre, on comprend que la tonalité n’était pas à la découverte bouleversante.
La Caméra d’or attribuée à Jeune femme de Léonor Serraille situe le niveau : nous sommes contents pour elle, une belle médaille facilitant la probabilité d’un second film, mais on est prêt à offrir le champagne à qui nous convaincra qu’il s’agit d’une œuvre d’ampleur, annonciatrice de nouvelles directions. Mais, Ava de Léa Mysius (Semaine de la Critique) excepté, nous aurions été bien en peine de désigner un lauréat. Il y a des années avec, il y a des années sans, ou avec moins. C’est ainsi.

Non que les films de la compétition aient été, chacun, mal accueillis : dans le tableau des étoiles du Film français, décernées chaque jour par les critiques des grands médias, presque tous les titres ont reçu une ou plusieurs palmes (traduction : on aime "à la folie") - mais presque tous, et les mêmes, ont également reçu un ou plusieurs pictogrammes sévères (traduction : on n’aime "pas du tout"). Les trois seuls films qui n’ont pas écopé du point noir de la honte sont 120 battements par minute de Robin Campillo, The Meyerowitz Stories de Noah Baumbach et, ô suprise, Le Redoutable de Michel Hazanavicius, pourtant agoni par tous les sectateurs sourcilleux de JLG.
De cette bizarre indécision générale - Vers la lumière (Naomi Kawase) recevant deux palmes et trois mauvais points, Une femme douce (Sergei Loznitsa), deux et quatre, et on n’en finirait pas d’aligner les exemples de grand écart - ne pouvait sortir qu’un palmarès mou. Non que The Square (Ruben Östlund) constitue un mauvais choix, il s’agit même d’un des titres les plus réussis, qui le serait encore plus s’il durait vingt minutes de moins - et dans les cotations de la presse internationale (dans le quotidien Screen), bien plus responsable et mieux avisée que la nôtre (nonobstant les duettistes de Libé, rois du point noir, qui font tache dans le paysage), il arrivait en seconde position.

En seconde position, après Faute d’amour, qui n’a récolté qu’un prix du jury, tout en bas du tableau, alors qu’il méritait largement la palme - d’où le coup de cœur de la revue, cf. infra. Trop désespérant, le film de Andréi Zviaguintsev. Trop glauque. Trop englouti dans un contexte social glaçant - dans la même tonalité que les deux autres remarquables films russes, Une femme douce (Sergei Loznitsa) et Une vie à l’étroit (Kantemir Balagov). Décision honteuse, alors qu’un prix de la mise en scène était attribué à Sofia Coppola pour un film aussi mollement tenu que The Beguiled et un prix du scénario à Yorgos Lanthimos pour un déroulement aussi prévisible que celui de The Killing of the Sacred Deer. On sait qu’un jury cannois n’est qu’un alliage fugace et vite oublié (qui se souvient de ses membres d’une année à l’autre ?), mais ses décisions s’inscrivent, hélas, dans le marbre. Il n’aurait plus manqué que celui-ci récompensât Jupiter’s Moon, le caricatural film de Kornel Mundruczo, pour que la confusion fût complète.

Le champion à l’applaudimètre de l’émotion - en tout cas, auprès de la presse française - fut sans conteste 120 battements par minute Le sujet était inédit, le sida ayant jusqu’ici essentiellement été traité selon un angle individuel. En 2017, l’action collective d’Act-up ne choque plus, et est devenue un moment historique. Elle n’avait pas été très soutenue en 1989, à l’époque de sa création, la maladie étant, encore alors, jugée par une bonne partie de l’opinion comme une sanction divine contre le péché. Redonner une image à cette période est une belle chose - tout en maintenant nos réserves du numéro précédent sur les quelques aspects trop insistants du film ; on lira plus loin une analyse mieux développée.

Le gros problème, qui agita beaucoup les débuts du festival, est celui des nouvelles conditions de production. Que deux des films de la compétition soient financés par une plate-forme pour abonnés, à savoir Netflix, et donc non destinés au public normal, a créé le scandale - surtout auprès des distributeurs et exploitants de salles, ce que, dans une perspective pécuniaire, on peut comprendre.
Mais quelle que soit la position personnelle que l’on puisse soutenir, il faut bien se dire qu’il ne s’agit là que d’un début et que la rude loi du marché primera bientôt ; s’il s’avère que l’investissement - considérable dans le cas de Okja (Bong Joon-ho), plus mesuré dans celui de The Meyerowitz Stories (Noah Baumbach) - est rentable, nul doute que la brèche s’élargira et que d’ici une demi-décennie, la balance sera égale entre les deux sources de financement. Il va devoir falloir faire avec ; mais ce n’est pas la première fois que la profession doit affronter des bouleversements techniques. Et le passage de la projection numérique à la projection immatérielle se résoudra forcément, selon la logique "s’adapter ou disparaître". On regrettera jusqu’au bout la saveur ancienne des séances en 16 mm dans les préaux d’école, il n’empêche que le plaisir apporté par un film vu sur un Blu-ray 4K n’a pas d’équivalent. À part ça, Okja est un film fort réussi, un des meilleurs de la sélection, et Noah Baumbach s’installe sans faillir dans les pantoufles laissées vacantes par Woody Allen.

Comme d’habitude, bien habile qui saura tirer de la centaine de films projetés onze jours durant un panorama d’ensemble, discerner de nouvelles tendances, trouver une orientation.
Si le recours au passé, ancien (Coppola, Doillon) ou plus récent (Haynes, Hazanavicius, Campillo), était notable dans la compétition, les films de Un Certain regard exploraient des voies nettement plus ouvertes sur le présent.
Un présent guère attrayant, lourd de situations éprouvantes - la Roumanie de Western (Grisebach), l’Iran de Un homme intègre (Rasoulof), le Maroc de La Belle et la meute (Ben Hania), l’Algérie de En attendant les hirondelles (Moussaoui), la Bulgarie de Directions (Komandarev), la Lettonie de Out (Kristof), la Chine de Passage vers le futur (Li Ruijun) ont des allures de cercles de l’Enfer. Guère de lueurs d’espoir - mais le cinéma est-il là pour en fournir ?

Quant aux comédies, elles se comptent, toutes sections confondues, sur les doigts d’une main, et on ne peut pas dire que les quelques-unes vues - Ôte-moi d’un doute de Carine Tardieu, à la Quinzaine, par exemple - ait particulièrement marqué la décade. Ah, comme nous aimerions faire face, comme le souhaite Mgr Dario Vigano, secrétaire de la Communication du Vatican, ouvrant à Cannes cette année le Festival sacré de la Beauté (présidé par Wim Wenders, eh oui !), à "… un bon cinéma, fait de récits vrais et honnêtes, qui n’accorde pas au Mal le premier rôle, mais soit marqué par la logique de la Bonne Nouvelle." Alleluia.

Et place au n° 71.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°381, été 2017

1. Thierry Frémaux, éd., Ces années-là, préface de Pierre Lescure, Paris, Stock, 384 p.



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