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Hushpuppy (édito 2016)
Édito 2016
publié le vendredi 1er janvier 2016


Où on en était déjà ?

Depuis 2008, dans une crise économique sans fin.
Avec nos instruments d’analyse traditionnels, nous étions assez démunis.
Ne faisant plus confiance au genre humain et aux vraies personnes, Jeune Cinéma avait décidé de donner la parole à des personnages.
Eux, au moins, étaient fiables et ne pouvaient ni décevoir, ni trahir.

En 2014, ce fut Ma’ Joad, la bonne mère.

En 2015, à peine le temps de se souhaiter courageusement une bonne année avec Old Gringo, le journaliste désabusé, qu’éclatèrent les premiers attentats de Paris, éliminant à la fois nos amis et notre humour, détruisant notre vision du monde.
Engendrant, aussi, une étrange union sacrée, inédite, à nulle autre pareille, énigmatique.

L’année passa, comme d’habitude, avec des guerres partout dans le monde.
Différentes pourtant : des vagues de réfugiés, par mer et par terre, s’ébranlèrent, telles qu’on n’en avait pas vu depuis soixante-dix ans.

Des marées humaines comme des tsunamis, comme des faits géologiques.
Il devenait nécessaire d’élever nos habituelles visions sociologiques au ras du sol. (1)
Les agents des mouvements terrestres étaient de tous les genres et se mélangeaient, conjuguant leurs forces.
Il y eut des petites alertes ici ou là, inondations ou tremblements de terre locaux.
Puis vint Fukushima, hommes et éléments acteurs d’une même catastrophe polymorphe. Personne ne semblait pourtant vouloir accepter l’évidence qu’il s’agissait d’un commencement.

La fin de 2015, avec les attentats du 13 novembre, précisa la nature des unions sacrées : elles étaient régressives. Patriotiques. Elles auraient plu à nos poilus de cent ans.

Le roi apparut nu comme un ver.
Ceux qui, tel Prométhée, se croyaient aux manettes, grands capitalistes ou petits politiques, s’exhibèrent tels qu’ils étaient : absolument dépassés.

2016 est là.
L’idée que nous sommes entrés dans une nouvelle époque, l’anthropocène, nous séduit, même si elle est controversée. Nous n’avons jamais douté que les humains appartenaient à la Terre, à ses marées, à ses saisons, à ses cycles.

Dans cinq ans, il n’y aura plus de banquise. Les volcans, anciens et nouveaux, ouvriront les portes de l’Enfer.

Mais l’espèce humaine ne devrait pas avoir encore disparu.
Maintenant qu’elle connaît les dangers de sa puissance, elle pourrait en connaître les vertus. Il faudra peut-être encore quelques catastrophes majeures, mais on entrevoit le grand dessein.

Ma’ Joad et Old Gringo étaient de la vieille école. Ils pensaient, comme leurs "gouvernements", en termes politiques.

Loin du désespoir, du fatalisme, de l’activisme, il y a la place, dans les tempêtes, pour une navigation de raison : on ne commande aux vents qu’en leur obéissant.

En 2016, c’est avec une petite fille, Hushpuppy (2), que nous vagabonderons dans les méandres de l’hypertexte mondial. Nous savons, comme les Indiens que l’homme occidental n’a de chance d’être sauvé que s’il réapprend à rêver.

Hushpuppy pense en termes métaphysiques.

* L’univers tout entier marche bien quand tout est à sa place. Si un morceau se casse, même un tout petit morceau, tout l’univers se cassera. Quelquefois les choses sont si cassées qu’on ne peut pas les réparer.

* On perd tous ce qui nous a faits. C’est aussi comme ça dans la Nature. Les braves restent et regardent ça en face. Ils ne fuient pas.

* Je vois que je suis un tout petit morceau dans un très grand univers. Et alors tout va bien.

Jeune Cinéma
 

1. C’est Thomas Malthus (1766-1834), Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) ou Pierre Naville (1904-1993) qui seraient heureux qu’on prenne enfin en compte leurs pensées de la démographie.

2. Les Bêtes du Sud sauvage (Beasts of the Southern Wild) de Benh Zeitlin (2012).
Hushpuppy Doucet : Quvenzhané Wallis.
 

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