home > Films > Family Life (1971)
Family Life (1971)
de Ken Loach
publié le vendredi 6 mai 2022

Cinquante ans déjà
par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°412, décembre 2021

Sélection officielle de la Berlinale 1972
Sélection de la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 1972

Sortie le mercredi 1er novembre 1972


 


Souvenirs, souvenirs
 

La sortie d’une nouvelle édition DVD du Family Life de Ken Loach par Doriane Films (1) offre la possibilité de confronter nos souvenirs de sa découverte lors de sa sortie française (2) et une (re)vision d’aujourd’hui forcément enrichie de tout la connaissance de l’auteur, de son œuvre, de son mode opératoire. Le cinéaste dont nous ne connaissions pas grand-chose à la sortie du film est devenu une référence revendiquée par d’autres metteurs en scène, les entretiens filmés, écrits, les reportages sur les tournages ne laissent plus beaucoup de zones d’ombre sur son œuvre.

La première chose qui revient à l’esprit touche à la réception du film au moment de sa sortie en France en 1972. Projeté, entre autres, au Saint-André-des-Arts dirigé par Roger Diamantis, il y resta à l’affiche plusieurs mois, alors qu’il avait été un échec complet en Angleterre. La Salamandre de Alain Tanner avait occupé en exclusivité l’un des écrans pendant plus d’une année. De quoi laisser rêveurs les distributeurs et exploitants d’aujourd’hui. Personne en France ne connaissait vraiment les antécédents télévisuels de Ken Loach (3), tellement importants pour mieux comprendre le cheminement de toute son œuvre. Ce n’est qu’en 1973 que la télévision française présenta Cathy Come Home (1966), vu par 12 millions de Britanniques, qui occasionna un débat animé au Parlement et une loi qui prit pour nom du titre du film. Les Rencontres cinématographiques de Saint-Étienne, en 1980, avaient présenté une sélection de ces films de télévision.


 

Le deuxième souvenir est indiscutablement lié à la découverte d’une actrice à la carrière météorique, Sandy Ratcliff dont le visage et la performance sont indissociablement liés au film. Première d’une longue lignée d’actrices / acteurs dénichés et rendus inoubliables par Ken Loach. Disons la deuxième, car il y avait eu David Bradley, le Casper de Kes (1969). À y réfléchir, Carol White ne pouvait pas laisser indifférent face à Terence Stamp dans Poor Cow (1967), après nous avoir éblouis dans Cathy Come home. Et si l’on a l’occasion de voir les films de télévision, on réalise combien le rapport de Ken Loach à ses interprètes est tout aussi central dans son travail de création que ses collaborations avec ses différents scénaristes. La seule chose qui nous manque concerne son expérience d’acteur lorsqu’il était étudiant à Oxford (4). Soyons certains qu’il aborderait le sujet avec son habituelle modestie. Mais Sandy Ratcliff occupe une place à part avec la mèche de cheveux roux qu’elle tortille d’un doigt et la souffrance rentrée qui embue son regard.


 

Et aujourd’hui…

Finalement, ce n’est peut-être pas sans une petite appréhension que l’on va glisser la galette dans le lecteur. Mais quand même avec la quasi-certitude que l’expérience en vaut sûrement la peine. Comment imaginer qu’un film qui nous avait tellement affectés à l’époque ait pu se dévaluer au point de susciter un quelconque embarras en 2021 ? On pourrait penser que l’un des thèmes traité, celui de la "folie", serait marqué du sceau des débats de l’époque sur la psychiatrie et l’antipsychiatrie. Et effectivement ces enjeux apparaissent clairement et deviennent aujourd’hui quasiment un documentaire à travers les scènes de thérapie collective, celles de traitement de choc, la séquence où le conseil d’administration de l’hôpital décide de supprimer les services du psychiatre qui expérimente un traitement de groupe. Si la façon d’aborder le thème reste aussi pertinente cela tient au fait qu’il est lié à l’opposition entre les notions de normalité et d’anormalité. Au niveau des personnages, tout d’abord, la mère qui fait sans cesse référence à ce que doit être la norme sociale et comportementale. Elle reproche sans cesse à Janice, et plus généralement à la jeunesse, de ne pas respecter des règles de respect générationnel qu’elle considère comme immuables. La scène du repas en famille qui tourne au conflit ouvert avec la sœur aînée condense ce qui se joue dans un moment où les valeurs anciennes sont devenues un conservatisme insupportable, étouffant.


 

En contrepoint à ce conflit, l’absence du gendre, et surtout la manière de la caméra de se déporter sur les deux petites filles muettes constituent un commentaire impitoyable de la part de Ken Loach. D’autant plus impitoyable qu’il prend aussi pour cible le rituel du repas familial. La mère finit par apporter le dessert, la traditionnelle jelly, censée faire retomber la pression. Dérivatif que dénonce la sœur de Janice comme étant constitutif de la stratégie d’évitement de la mère. La sœur partira avec ses deux filles sans pouvoir emmener Janice pour la mettre à l’abri se ses parents possessifs. La jelly reste dans les assiettes.
La courte séquence finale vient parachever de manière à la fois tragique et ironique cette réflexion sur la notion de normalité. Nous sommes dans un amphithéâtre avec le médecin psychiatre de l’hôpital dans lequel Janice est maintenant internée. La caméra s’attarde brièvement sur certains étudiants. L’une dessine, d’autres sont avachies sur les pupitres et ne semblent en définitivement pas très différents de certains des malades croisés auparavant. Pour illustrer son propos sur la schizophrénie, le médecin fait entrer une Janice qui reste muette. Ken Loach maintient sa caméra au fond de la salle, englobant dans la même plongée les étudiants de dos et le spectacle offert par le médecin et sa malade. Réduits à des figures pathétiques. C’est aussi, dans l’œuvre de Ken Loach, un finale très inhabituel dans la mesure où il ne laisse quasiment aucun espoir salvateur.


 

Par bien des aspects, Family Life marque le tournant définitif vers ce que sera son œuvre, tant d’un point de vue thématique que stylistique. On y trouve pleinement assumée l’idée que le politique et l’humain sont indissociables. Idée rendue visible dès les premières images fixes en noir et blanc de ces mornes alignements de pavillons de briques avec en point d’orgue l’allée qui enserre l’enfant sur son vélo. Image que nous retrouverons, en couleurs, plus loin lorsque l’ami de Janice lui montrera le même alignement de maisons pour dénoncer cette société cadenassée, limitée à boulot-dodo.


 


 

Une société dans laquelle la famille elle-même est devenue le possible prolongement de cet enfermement, chargée de reproduire au quotidien la transmission de valeurs ancestrales, même si elles sont devenues insupportables. La figure de la famille hante les films de Ken Loach, depuis Cathy Come Home, sans jamais être univoque. Ses films les plus émouvants mettront en scène des mères seules, démunies, mais acharnées dans la défense de leur dignité devant des institutions déshumanisées. Dans le cas de Family Life, le choix d’une famille de la classe moyenne inférieure, après celle de la classe ouvrière dans Kes, montre que les critères de classe ne sont pas les seuls à prendre en compte et que, chez Ken Loach, l’humain échappe au déterminisme manichéiste.


 

Pour revenir à l’inhumanité de certaines institutions, il faut noter combien elle peut revêtir la forme d’une extrême violence. Ce sont bien évidemment les scènes de traitement infligés à Janice : médication forcée, électrochocs. C’est aussi la scène vers la fin du film dans laquelle un groupe de personnes vient littéralement kidnapper Janice dans son sommeil chez son ami pour la ramener à l’hôpital. Cette figure de l’arrachement des corps par l’institution est déclinée à plusieurs reprises. Dans Cathy Come Home déjà, dans Ladybird plus tard. Pour ne citer que ces films emblématiques.

Dans ce registre de la violence infligée au corps, il convient de s’attarder brièvement sur une scène courte qui condense la manière dont Ken Loach fait se télescoper la forme et le fond avec une économie de moyens formidable. Il s’agit de l’avortement de Janice simplement représenté par le dessin d’un bébé qu’elle dessine sur son ventre, terminé par des larmes qui jaillisse des yeux de l’enfant. Ce que l’on résume trop facilement par le réalisme du réalisateur prend ici une tout autre dimension formelle, nos seulement dans l’art de l’ellipse, mais dans la capacité à créer du sens par la seule force simple de l’image.


 

Revoir aujourd’hui Family Life, c’est aussi raviver le souvenir d’un film dans lequel le travail de la lumière donne à certaines scènes une sensation d’épure. Dans la manière de sculpter les ombres en effaçant les détails du décor, nous sortons du pur réalisme pour atteindre le cœur d’une vision affective du réel. Pour donner à ce réel une légèreté qui contraste avec la violence des scènes de conflit. Ce sont surtout les scènes qui saisissent Janice dans sa solitude, son mutisme.


 

In Two Minds, plus qu’une ébauche
 

Quatre ans avant Family Life, Ken Loach avait réalisé pour la BBC In Two Minds , diffusé le 1er mars 1967. Le téléfilm était écrit par David Mercer (5) et produit par Tony Garnett (13 ans de collaboration avec Ken Loach et fondateur de Kestrel Films, leur société de production). Il faut dire quelques mots du contexte. C’était dans le cadre de The Wednesday Play, qui pendant six années (octobre 1964-mai 1970) proposait au public en prime time des sujets dramatiques contemporains à caractère social, propres à susciter le débat. Dans le cas de In Two Minds, il s’agissait de traiter du problème de la schizophrénie en prenant appui sur les thèses très controversées à l’époque de Ronald Laing qui attribuait à la famille la source de ce problème mental (6).

Plus court que Family Life de presque une demi-heure, In Two Minds s’en distingue très nettement dans sa structure. Si l’on retrouve pratiquement les mêmes personnages, ils nous sont présentés de manière plus sommaire. On entre directement sur un très gros plan de Kate qui entame une sorte de confession, dont on comprend rapidement qu’elle dialogue avec un homme hors champ, son psychiatre que nous ne verrons pratiquement jamais. Cette conversation inclut rapidement ses parents et quelques autres personnages et surtout de courtes séquences qui illustrent des moments de sa vie et de l’évolution de sa maladie. On y trouve par exemple la dispute entre la sœur et les parents au sujet de Kate, de la manière dont ils l’empêchent d’exister. La scène se déroule avec les personnages debout dans le décor nu et minimaliste d’une pièce.

Une autre scène se retrouve presque à l’identique dans les deux versions, celle dans laquelle Kate entame une discussion avec un autre malade qui taille une haie dans le parc de l’hôpital. Avec un dialogue analogue et des conséquences comparables. La séquence conclusive de Family Life existe dans la version télévisée, plus longue et moins chargée émotionnellement. Qui présente toutefois un grand intérêt car elle établit un dialogue entre le psychiatre et les étudiants de l’amphi. Ces derniers émettent leurs questionnements sur le discours du spécialiste qui vient de justifier ses thèses et ses méthodes, y compris les électrochocs. Le tout en alternance avec les éléments de générique final. Les éléments sont lancés d’un débat public, dans l’esprit de ce qu’étaient ces Wednesday Plays.

Ce qui surprend le plus ce sont les choix formels d’une audace totalement inimaginable aujourd’hui, et sans doute à l’époque. Une forme de radicalité de la mise en scène qui privilégie les très gros plans sur les personnages sans jamais user du champ- contrechamp habituel et qui donc se concentre sur l’émission de la parole et l’expression du visage. Langage visuel épuré qui fait fi des rites du théâtre filmé, des habitudes des séries. De même, presque toute échappée vers l’extérieur est bannie. Il en résulte un sentiment de dépouillement absolu et surtout d’étouffement et d’impossibilité de sortir d’un cadre aussi séré qui nous force à absorber les tensions entre les personnages réduits à des formes presqu’abstraites. Il s’agit presque de cinéma expérimental dans sa radicalité. On peut dès lors comprendre que reprenant le sujet pour le cinéma, quatre ans plus tard, après avoir réalisé Poor Cow (Pas de larmes pour Joy, 1967) et Kes en 1969, Ken Loach avec les mêmes complices, Tony Garnett et David Mercer, aient adopté des principes totalement différents, avec le succès que l’on sait. Family Life n’est donc pas un remake, mais une véritable re-création.

Bernard Nave
Jeune Cinéma n°412, décembre 2021

1. Family Life de Ken Loach (1971) chez Doriane.
On peut encore trouver le double DVD édité par Les Cahiers du Cinéma, avec Family Life, Pas de larmes pour Joy (Poor Cow) et une interview de Ken Loach.

2. Cf. Jeune Cinéma n° 66, novembre 1972

3. Édités en coffret (9 films sous-titrés en anglais) : Ken Loach at the BBC. On y trouve In two minds, d’après la pièce de David Mercer, reprise dans Family Life. Un bonus offre un très intéressant entretien avec Ken Loach sur son travail à la BBC. Cf. Jeune Cinéma n°127, juin 1980.

4. On peut voir quelques photos de Ken Loach acteur dans l’excellent documentaire Ken Loach, un cinéaste en colère (Versus : the Life and Films of Ken Loach) de Louise Osmond 2016). C’est de loin le meilleur document filmé sur Ken Loach. Dommage que Family Life n’y soit pas traité comme il se devrait.

5. David Mercer, à la même époque était le scénariste de Providence de Alain Resnais (1966) et de Morgan de Karel Reisz (1966).

6. Ronald D. Laing & Aaron Esterson, Sanity, Madness and the Family, Londres, Routledge, 1964.


Family Life. Réal : Ken Loach ; sc ; David Mercer d’après sa pièce In Two Minds ; ph : Charles Stewart ; mont : Roy Watts ; mu : Mark Wilkinson ; cost : Daphne Dare. Int : Sandy Ratcliff, Bill Dean, Grace Cave, Malcolm Tierney, Michael Ridall (Grande Bretagne, 1971, 105mn).



Revue Jeune Cinéma - Mentions Légales et Contacts